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Nouvelle maladie. Guérison traditionnelle.

03 novembre, 2011
Traditional medicine

Au cours des dix dernières années, le nombre de personnes âgées de plus de vingt ans affectées par le diabète de type II a augmenté de 150 % au sein des communautés cries du Nord-du-Québec. C’est donc près de 20 % de la population qui souffre de cette maladie. À la fin des années 90, les anciens qui étaient préoccupés par cette tendance ont demandé au Conseil Cri de la santé d’intégrer les médecines traditionnelles aux méthodes occidentales de traitement, d’autant plus que l’état de santé de nombreuses personnes ayant cette maladie s’améliorait grâce aux approches traditionnelles.

Cette demande initiale est allé beaucoup plus loin. « Certaines personnes ont eu vent de ce que nous faisions dans notre communauté et ont décidé de voir s’il existait des plantes qui pourraient soulager certains symptômes du diabète », déclare Kathleen Wootton, chef adjointe de Mistissini. « Par exemple, si une personne se plaint d’avoir des picotements dans les mains, quelles plantes le guérisseur traditionnel utilise-t-il pour soulager ce symptôme? Depuis 2003, l’équipe de recherche sur les médecines autochtones antidiabétiques de l’IRSC, dirigée par Pierre Haddad, professeur en pharmacologie de l’Université de Montréal, s’est penchée sur cette question pour déterminer le potentiel antidiabétique de la médecine traditionnelle. Le projet, qui a reçu une plus grande subvention en 2006, bénéficie également de la participation des anciens et des guérisseurs traditionnels, de l’équipe du Conseil Cri de la santé et des chercheurs de l’Université de Montréal, de l’Université d’Ottawa, de l’Université McGill et du Jardin botanique de Montréal.

Les collaborations initiales entres les chercheurs d’universités et les guérisseurs traditionnels à Mistissini et à Nemaska ont permis de trouver dix-sept plantes très prometteuses. Deux autres ont été ajoutées après des études menées auprès des guérisseurs à Whapmagoostui et à Waskaganish. « Même si ces communautés sont éloignées les unes des autres et même si leur environnement est différent, plus de la moitié des plantes utilisées par les guérisseurs étaient les mêmes. Nous constatons qu’il y a une forte cohésion », dit Haddad. « Il s’agit d’un réel système de connaissance sur la santé ».

Une fois que ces plantes ont été trouvées, elles ont été recueillies sous la direction des anciens, puis envoyées aux laboratoires à des fins d’analyses et de tests. Les résultats étaient frappants : très tôt, les tests ont montré que certains extraits de plantes étaient aussi puissants que les médicaments commerciaux, même s’ils étaient utilisés sous forme relativement brute. « Certaines des plantes aident à diminuer la glycémie, augmentant légèrement la température du corps », explique Haddad. « Un grand nombre d’entre elles permettent au corps de brûler l’excédent d’énergie, facteur qui est important pour le diabète, étant donné que l’énergie qui rentre est supérieure à celle qui sort ». Les chercheurs essaient également de déterminer quels composants moléculaires de chaque plante présentent les effets thérapeutiques les plus puissants. « Jusqu’à présent, nous n’avons découvert aucun composé inhabituel », déclare Haddad. « Bien que les composés que nous étudions soient déjà connus, leur activité est nouvelle ».

Sous la direction et le contrôle des guérisseurs traditionnels, l’équipe du projet a récemment entamé des études cliniques qui combinent les médecines traditionnelles et occidentales, créant ainsi un type de thérapie qui s’harmonise mieux avec la culture crie. Les guérisseurs soignent leurs patients et les médecins effectuent les examens médicaux. Entre-temps, les chercheurs prélèvent des échantillons de sang chaque mois et ils surveillent le poids, la pression artérielle ainsi que d’autres paramètres similaires. « Les essais cliniques nous permettent d’effectuer deux choses en même temps : observer les personnes qui prennent des médicaments traditionnels et établir des protocoles sur la manière dont les guérisseurs traditionnels et le personnel clinique peuvent interagir les uns avec les autres », explique Haddad.

La connaissance traditionnelle est précieuse et sa protection a été un enjeu très important, d’autant plus que cette recherche a un potentiel commercial. En octobre, après plus de six ans, les Cris et les chercheurs universitaires ont finalement conclu une entente sur la propriété intellectuelle. « Nous voulions protéger notre confidentialité et nous assurer que tout nouveau résultat provenant de la connaissance traditionnelle soit approuvé avant d’être rendu public », déclare Wootton. « Il était très important de nous assurer que notre connaissance soit protégée. Nous ne voulions pas vivre la même expérience que d’autres groupes autochtones, particulièrement en Amérique du Sud, où les chercheurs ont obtenu des informations sur leur connaissance des plantes locales, puis les ont écartés du partage des avantages. Notre entente de recherche finale stipule que nous aurons la copropriété de toute information qui découle de la connaissance traditionnelle ».

L’entente a établi de solides critères pour protéger cette connaissance. Par exemple, avant que les chercheurs envoient les manuscrits aux revues spécialisées, ils doivent en préparer des résumés en langage clair, les traduire en crie et avoir obtenu l’approbation des guérisseurs traditionnels et des anciens. Si les anciens ne veulent pas qu’un fait relié à la médecine traditionnelle soit publié, alors les chercheurs en milieu universitaire réviseront le texte et le processus se répétera. « Ce n’est que lorsque nous aurons obtenu l’approbation de la communauté et des anciens que nous soumettons l’article aux journaux », indique Haddad. Le processus est un peu plus lent que ce à quoi les chercheurs sont habitués, mais ils l’ont maintenant intégré et une douzaine d’articles ont été publiés dans les revues spécialisées au cours de la dernière année.

L’entente, qui procure aux Cris plus de droits de recherche et d’avantages que ceux demandés à l’échelle mondiale par les Autochtones dans la Convention sur la diversité biologique, servira de modèle pour des projets similaires et elle représente un gage de bonne volonté et de compréhension de part et d’autre. « En fait, cette recherche, c’est une histoire sur les gens et les relations », dit Haddad. « C’est un excellent projet, tout à fait passionnant. C’est une réussite à tous les niveaux ».

Liens connexes :
site Web du projet [3]
Une entente entre chercheurs et collectivités cries pourrait créer un précédent | Affaires universitaires [4]
« The Healing » [5] de Patrick McDonagh, dans le magazine The Walrus, Janvier/février 2011