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Extraction minière d’uranium à Eeyou Istchee?

08 septembre, 2014
Dr. Darlene Kitty

Aucune activité d’extraction minière d’uranium n’a lieu à Eeyou Istchee en ce moment, mais la situation pourrait changer. À l'heure actuelle, le gouvernement du Québec a imposé un moratoire sur l’extraction d’uranium à l’échelle de la province. Afin de décider s’il faut maintenir ce moratoire ou permettre aux sociétés minières de commencer à extraire l’uranium des gisements d’Eeyou Istchee et d’autres régions du Québec, le gouvernement provincial a mis sur pied une série d’audiences publiques au cours desquelles les gens peuvent poser leurs questions et faire part de leurs préoccupations relatives aux répercussions éventuelles de l’extraction minière d’uranium. 

La première ronde d’audiences à Eeyou Istchee, présidées par le Bureau d’audiences publiques sur l’environnement (BAPE) du gouvernement du Québec et le Comité consultatif pour l’environnement de la Baie James, s’est tenue en juin à Mistissini, Chisasibi et Chibougamau où se sont exprimés beaucoup de représentants cris, y compris ceux du Conseil Cri de la santé. 

Une autre série d’audiences où les gens étaient invités à poser des questions et visant à fournir plus de renseignements se sont tenues du 3 au 5 septembre à Mistissini (reliées à Chisasibi et Chibougamau par téléconférence). 

« Nous devons tenir compte des avantages et des désavantages de l’extraction minière d’uranium », a déclaré Dre Darlene Kitty, médecin de famille pratiquant à Chisasibi. « Évidemment, parmi les avantages, il y a l'emploi et les salaires. Les désavantages portent plutôt sur la toxicité et la radioactivité potentiellement très élevées de l’uranium, ce qui pourrait avoir des répercussions sur l’environnement pendant des milliers ou des millions d’années : l’eau, les plantes, les arbres, les animaux et les humains en seraient affectés. Dans mon esprit, les désavantages de l’extraction minière d’uranium l’emportent largement sur ses avantages. C’est là ma position tant comme médecin que comme membre de la communauté crie. » 

L’uranium est utilisé pour générer de l’électricité dans les centrales nucléaires et il est important en médecine en radiothérapie. Il est utile dans ces applications, car il s’agit d’un élément instable, c’est-à-dire qu’il se dégrade pour former d’autres éléments, processus qui crée des rayonnements. Dans le cadre de ce processus, l’uranium est qualifié d’élément « parent » tandis que ses produits de dégradation, comme le radon, sont appelés ses « filles ». Le rayonnement est un phénomène naturel : en plus de recevoir de très faibles doses de rayonnements des minéraux du sol, nous en recevons (toujours en très faible quantité) du soleil et des étoiles. Dans la nature, les produits de dégradation de l’uranium sont contenus dans la roche mère et les émissions radioactives sont faibles. Toutefois, comme l’extraction minière entraîne de grandes quantités d’uranium vers la surface, il est possible qu’elle permette aux résidus radioactifs de se disséminer plus facilement dans l’environnement. (Il convient de noter que les déchets très radioactifs les plus dangereux ne sont pas les produits de l’extraction minière d’uranium, mais les déchets d’uranium rejetés par les centrales nucléaires.)

Quand, il y a déjà quelques années, l’Institut national de santé publique du Québec (INSPQ) a évalué les conséquences potentielles des mines d’uranium sur la santé des membres des communautés situées à proximité, tous les rapports avaient été examinés. « Mais peu d’études ont porté sur les répercussions de l’extraction minière d’uranium sur les communautés situées à proximité », rappelle Dre Elizabeth Robinson, médecin de santé publique au Conseil Cri de la santé.  « Dans l’ensemble, l’INSPQ en arrivait à la conclusion que les résultats étaient insuffisants pour affirmer que le fait de vivre à proximité des mines pourrait entraîner des problèmes de santé. Aucun risque n’a donc été confirmé, ce qui ne signifie pas pour autant qu'il est inexistant. » Le radon est l’un des éléments les plus inquiétants. Il s’agit de l’une des « filles » de l’uranium, de la seconde cause de cancer du poumon après le tabagisme et de la principale cause de cancer du poumon chez les non-fumeurs. « Chez les employés des anciennes mines d’uranium, il y avait beaucoup de décès dus au cancer, à cause des émissions de radon », explique Dre Robinson. « Mais la ventilation des mines modernes s’est améliorée et les poussières sont mieux contrôlées, de telle sorte que le risque de cancer chez les mineurs n’est plus élevé. » 

Si les processus d'extraction d’uranium se sont beaucoup améliorés au cours des dernières décennies et que les entreprises ont fait des efforts pour s’assurer qu’elle soit aussi sécuritaire que possible, l’extraction minière demeure une activité présentant des risques. Les déchets de l’extraction d’uranium – les résidus – sont potentiellement dangereux sur le plan des rayonnements, car les résidus continuent à produire des rayonnements pendant des centaines de milliers d’années. De plus, Dre Robinson signale qu’on ne sait pas très bien comment les sites miniers seront entretenus quand la mine elle-même est fermée, et quelles répercussions d’autres variations environnementales – p. ex., les changements climatiques – pourraient avoir sur le site. 

De plus, la toxicité chimique de l’uranium pourrait représenter une menace immédiate encore plus importante. Bien entendu, la toxicité chimique est un risque que l’extraction d’uranium a en commun avec d’autres formes d’extraction minière. Le désastre environnemental survenu à la mine de cuivre et d’or de Mount Polley en Colombie-Britannique le 4 août en est un exemple : quand le réservoir contenant les résidus a explosé, des déchets toxiques, y compris 400 tonnes d’arsenic en plus d’autres métaux lourds, se sont déversés dans le réseau hydrographique.  

« La communauté pense que les déchets de l’extraction d’uranium sont dangereux et qu’il s’agit d’un héritage toxique qu’on laissera pour plusieurs milliers d’années », a ajouté Joëlle Lévesque, consultante en environnement auprès du Grand conseil des Cris. « Le matériel radioactif reste dans les résidus et, en cas de fuite, les entreprises minières n'offrent jamais les garanties financières qui permettent de s’assurer que les sites seront entretenus à perpétuité. » 

« Nous ne possédons pas la terre, nous la chérissons » a déclaré un ancien au cours de la première ronde d’audiences par l’intermédiaire d’un interprète, et, traditionnellement, la relation entre les Cris et la terre en est une d’intendance plutôt que d’exploitation. « La notion de " santé " est plus vaste que seul l’état de santé physique d'une personne », remarque Dre Robinson. « L’extraction minière d’uranium est associée à des répercussions environnementales sur les animaux, l’eau et le sol qui peuvent avoir à leur tour des répercussions sur la santé humaine. D’un point de vue général, une communauté tire des bienfaits de la maîtrise des éléments importants qui la touchent. Pour la nation crie, le contrôle de son territoire et de son avenir contribuera à maintenir l’état de santé de ses membres. » 

La seconde ronde d’audiences devant débuter le 3 septembre permettra aux membres de la nation crie de poser des questions et d’exprimer leurs points de vue.  « Ce qui compte, c’est que les gens fassent un choix éclairé », rappelle Darlene Kitty. « Ils se doivent de prendre la défense de leur communauté et dans l’intérêt de leur nation. »